Témoignages - Linda R. Holstensson


"Une datte... Alhamdulillah"


J'ai dix-neuf ans. J’habite un tout petit studio dans un quartier tranquille de Paris. Je travaille le soir dans un restaurant qui s’appelle le Cactus et la journée, j’œuvre pour mon désir d’être comédienne malgré un désenchantement croissant vis-à-vis du monde du spectacle. En face de l’entrée de mon immeuble se trouve une fruiterie. Je ne connaissais pas ce terme avant de découvrir le magasin d’une charmante dame au doux prénom de Basmala. Ses fruits et ses légumes sont rangés par couleurs et les parfums qui s’en dégagent sont divins. J’adore le prénom de la propriétaire car il me rappelle cette chanson d’amour qui dit : « Besame, besame mucho, como si fuera ésta noche la ultima vez »… Basmala, Besame, c’est blanc bonnet – bonnet blanc dans mes oreilles. Et comme son prénom fait résonner l’amour en moi, je passe beaucoup de temps avec cette commerçante de soixante-quinze ans, originaire de Syrie. Parce que oui, j’aime tout ce qui fait raisonner l’amour en moi, je suis ainsi faite. Mon amour de l’amour est finalement plus fort que tout. Basmala et moi, c’est une histoire de café. Lorsque je me suis installée dans le quartier, je suis allée me présenter aux commerçants de ma rue et en bon parisiens, ils s’en sont moqués comme de l’an quarante. Mince, mon père m’a pourtant appris que tisser un réseau de bonnes relations autour de soi est important car on ne sait jamais quand est-ce que l'on aura besoin de frapper à la porte d’à côté avec un petit « Pouvez-vous m'aider ? ». Ce « Pouvez-vous m'aider ? » arrive bien plus vite que prévu. Le troisième matin de mon emménagement à Paris, je suis en choc de constater que je n’ai plus de café. Et le café est ma vilaine addiction matinale. Sans café, je ne sors pas du lit, je ne file pas sous la douche, je ne me glisse dans aucune tenue et je ne vais nulle part. Catastrophe ! Je réagis sous stress : il est tôt, les magasins ne sont pas encore ouverts, je suis cuite ! Flûûûûûte ! Je regarde par la fenêtre et je vois la petite dame de la fruiterie qui fait glisser le grillage de sa porte. J’attrape mes clefs et je dévale les cinq étages sans ascenseur de mon immeuble. Ce n’est que lorsque je me plante devant Basmala que je m’aperçois que mes pieds sont nus, mes cheveux en bataille et que je suis en vieux t-shirt trop grand qui fait office de chemise de nuit. Mais ouf ! j’ai mes clefs ! Parce que la porte de mon studio m’enferme dehors si je n’ai pas mes clefs. Tout va bien.
« Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger si tôt. Je suis… »
« Rosalie, la fille qui est venue se présenter l’autre jour. Vous habitez en face, je m'en souviens. »
« Oui voilà, c’est exact. Et je suis honteuse de vous demander ça habillée en tenue de nuit et pas apprêtée mais voilà… Je sais que vous ne vendez que des fruits et des légumes mais peut-être que le café rentre dans cette catégorie ? C’est un fruit après tout le café, non ? »
Basmala rit à gorge déployée et embrasse mon front.
« Tu n’as plus de café à la maison, c’est ça habibti ? »
« C’est ça… »
« Je n’allais pas ouvrir la fruiterie, je suis juste passée chercher des mangues pour mon petit-déjeuner. Mais puisque tu es là et que j’ai une cafetière au fond de la boutique, viens manger des mangues avec moi. Nous ferons connaissance. »
Je lève les yeux au ciel pour remercier Mon Adoré et je suis la dame dont j’ignore encore le prénom. Tout au fond de sa longue fruiterie étroite, il y a une petite table, deux tabourets et une cuisinière à gaz. Elle me demande de m’installer et me donne un grand cardigan en laine et une paire de vielles pantoufles et ça me touche le cœur. Je n'ai pas froid mais ça me touche alors j'enfile la tenue.

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